| Un billet de banque comme bulletin de vote Aujourd'hui, l'art de la politique de nos maîtres est de parler avec les voix des damnés de la terre et d'agir pour les intérêt des milieux d'affaires. On sait la rhétorique bien huilée. On ne dit pas je fais la guerre, on dit j'envoie des forces de paix. On ne dit pas je détruis la sécurité sociale, on dit j'améliore l'accès aux médicaments et aux soins de santé. La formule triomphe dans la sphère publique, comme dans la privée d'ailleurs. Par exemple, la dernière pub radio de Volkswagen reprend la voix de Martin Luther King: " I have a dream" et associe cette phrase avec le désir de posséder une belle Golf pour aller faire ses courses. Bref, à la poubelle les siècles de lutte pour l'émancipation des hommes. Le rêve, c'est la propriété privée et les attributs de la réussite sociale. Nous pourrions céder au pessimisme face à cet estomac qu'est le capitalisme: une machine à tout récupérer et à tout digérer pour recracher la moindre parcelle d'humanité transformée en marchandise aseptisée. Les soirs de fatigue, on se laisse pénétrer sournoisement par cette phrase d'Erri de Luca: " Avant, je voulais changer le monde, maintenant je veux juste ralentir la course vers la destruction". Pour se remonter le moral, faut-il lire le remarquable "Marché de droit divin" de Thomas Frank ? Comme il l'écrit: l'art est de nous faire croire que " le marché est l'essence de la démocratie, laquelle ne saurait se concevoir sans lui. Puisque nous participons tous au marché - en achetant des actions, en arbitrant entre deux marques de crème à raser, en allant voir un film plutôt qu'un autre, les marchés expriment les choix du peuple. Ils nous apportent ce que nous demandons, déboulonnent l'ancien régime, donnent le pouvoir au consommateur." (1) Ainsi, celui qui devient riche, l'est devenu grâce au plébiscite du peuple qui l'a reconnu sur le marché. Le vrai bulletin de vote, c'est un billet de banque flambant neuf. L'urne, c'est le tiroir-caisse. La vraie démocratie est donc dans la société de consommation. C'est ce mécanisme vicieux qui devient un des chevaux de Troie pour détruire nos acquis. Plus besoin de programme politique puisque le seul valable est la défense du capitalisme et des intérêts des multinationales. L'homme politique devient une marchandise qui doit se vendre et faire vendre. Tout éloge de la consommation devient un coup de couteau dans le flanc de nos acquis sociaux et démocratiques. L'absence de sa critique est un aveu de complicité avec le système. Un caddy est moins sexy qu'un pavé.
1. Le Monde Diplomatique, Janvier 2004 |