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Il ne serait pas étonnant que le lecteur s’interroge sur les motifs qui poussent notre maison d’édition à publier, aujourd’hui, un texte de Paul Lafargue sur un sujet qui semble, de prime abord, loin des préoccupations guerrières de notre temps.

Le premier motif est sans doute la personnalité attachante de Paul Lafargue : secrétaire et gendre de Karl Marx, il est l’auteur du célèbre texte : « Le droit à la paresse ». (1) Lafargue était aussi un infatigable penseur et organisateur du mouvement ouvrier. Il nous semblait donc légitime de donner aux textes de Lafargue une nouvelle vie. De plus, de l’aveu même d’un éditeur contemporain, les écrits de Lafargue «  sont très difficiles à se procurer ». (2) Aveu qui a le don d’exciter notre sensibilité éditoriale.

Il était donc, en définitive, injuste et stupide de laisser des textes de ce militant important s’éteindre dans l’obscurité des tiroirs du mouvement ouvrier.

Notre premier choix s’est tourné vers ce texte sur les luttes de classes en Flandre au 14ème siècle car il  permet d’alimenter des vues à contre-courant de l’idéologie dominante.

Dans un monde où le repli identitaire et la montée des racismes semblent servir d’exutoire, il nous semblait intéressant de donner à lire un texte qui montre qu’au sein d’un peuple, d’une communauté, se tracent des lignes de démarcation qu’il faut bien appeler classes sociales et que ces dernières sont souvent sources de conflits, de luttes, qui jouent un rôle moteur, souvent trop négligé, dans le développement des sociétés. A la lecture ne tient plus la mystification nationaliste de l’histoire, toujours présentée comme les desseins d’une communauté d’hommes qui transcendent les divisions pour se tenir les coudes derrières les drapeaux afin de construire un avenir commun pétri d’intérêt général. Lire Lafargue aujourd’hui, c’est comprendre le mensonge qui se cache derrière le nationalisme étriqué des régions ou des nations. Un tisserand de Bruges avait plus d’intérêts en commun avec un tisserand de Florence qu’avec son patron brugeois. (3) Aujourd’hui, cette réalité reste la même. 

Pour être honnête, le terme « lutte de classes », qu’on voudrait voir désuet, est jouissif et le claquer sur la couverture d’un livre ne peut que secouer les consciences. Aujourd’hui, dans les grands médias, dans les salons et autres antichambres du pouvoir, on peut causer des clivages sexuels, des différences ethniques, des conflits de civilisation, des haines religieuses, mais, jamais, on ne parle de lutte de classes. Cette contradiction gêne car elle est fondatrice du malheur et de l’exploitation d’une large partie de l’humanité et c’est sur elle que s’articule toutes les oppressions. D’où la nécessité du masque.

 

On ajoutera aussi le plaisir réel de publier ce texte en version bilingue, histoire de faucher l’herbe sous le pied à ceux qui tricolorent, qui excluent, qui divisent les peuples par la langue et les pseudo-différences culturelles qu’ils voudraient voir infranchissables.

 

Le texte nous emmène vers une période historique où les villes et l’urbanisation étaient encore un phénomène relativement récent. La ville, dont « l’air émancipe », pour citer le bon vieux Karl, va bouleverser le paysage social de la féodalité. Désormais, de fortes concentrations de populations vivent en rupture avec la structure féodale incarnée par la relation serf – seigneur traditionnelle. Au cœur même des villes, va se dessiner une géographie nouvelle où la place du marché sera le cœur des conflits à venir et donc du moteur de l’histoire. Le marché est le lieu de rencontre des différentes classes sociales à l’œuvre autour et dans la ville : les paysans, les artisans, les marchands,…

A l’ancienne contradiction entre la ville et la campagne, entre le commerce et la terre, va s’ajouter un clivage entre les différentes classes qui naissent en ville : entre les patriciens, la petite bourgeoisie et le peuple travailleur, embryon de la classe ouvrière.

Le texte présente des scènes épiques de luttes de classes sur les marchés des grandes villes flamandes. Des villes comme Gand, Bruges ou Ypres deviennent des « chaudrons du rapport social capitaliste » dans l’Europe féodale.

L’intérêt du livre repose dans l’étude affinée de Lafargue des contradictions au sein même de la ville. Et cette étude n’est pas gratuite, elle sert d’arme politique au député de Lille. Son but ? Combattre des thèses un peu trop idéalistes sur les villes du Moyen Age. Des socialistes comme Benoît Malon s’arrêtaient souvent à la contradiction classique entre villes et campagnes, voyant dans la ville un lieu idéal, embryon d’un projet utopique où les ‘communaliers’, c’est-à-dire les bourgeois des villes, seraient les chantres de l’indépendance et de la république universelle. Le texte de Lafargue sert de prétexte à la critique des thèses de Malon et de ceux qu’il qualifie de ‘fétichistes communalistes’ et à qui il reproche de ne pas pousser leur analyse de classe assez loin et donc de tomber dans l’erreur politique. Il faut savoir que Lafargue écrit ce texte en 1882 et que c’est l’époque où il vient de se lancer dans la construction d’un parti ouvrier avec son ami Jules Guesdes. Lafargue sait que la pratique révolutionnaire ne vaut rien sans l’apport de la théorie.  C'est dans cette logique qu'il traque toutes les formes d’erreurs théoriques, à ses yeux, dans la stratégie du mouvement ouvrier. Il considère les erreurs théoriques comme des dangers pour l’avenir même de l’émancipation ouvrière. Par exemple, beaucoup de libertaires qui ont fait du « Droit à la paresse » un de leur classique s’étonneront d’apprendre que Lafargue combattit avec une énergie redoutable les thèses de Bakounine.

On trouvera aussi dans ce texte des personnages attachants, comme Bosche, combattant qui aurait pu figurer dans le chef d’œuvre de Charles de Coster, « La légende d’Ulenspiegel », si ce livre ne se passait deux siècles plus tard, dans une période où la guerre de classes ressurgissait de façon éclatante en Flandre. 

Enfin, ce qui étonne chez Lafargue, c’est son étonnante modernité.  En relisant « Le droit à la paresse », on tombe, pour ne citer que celui-là, sur un passage qui aurait pu être écrit hier soir : « En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices ». (4) On l’aura compris, Lafargue est tout sauf ennuyeux et pelant. Le lire est rafraîchissant. Il est fort à parier que celui qui se met à lire Lafargue aura beaucoup de mal à s’en passer. C’est pourquoi l’éditeur se doit, pour des raisons évidentes de salubrité publique, de prévenir l’intrépide qui se lance dans cette aventure : cette lecture nuit gravement à la santé de l’ordre établi.

 

Gilles Martin. Le 03 mars 2003

 

(1)   L’édition la plus récente de ce « classique » vient d’être réimprimée par Le Temps des Cerises, Paris.
(2)   Voir à ce titre les repères bibliographiques dans « La légende de Victor Hugo », Éditions Mille et une nuits, p85.


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