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Ciné Arenberg : je ne suis pas une boîte Tupperware !

Qu’il soit un simple produit commercial destiné à promouvoir un marchandising ou un travail d’auteur, le film de cinéma traverse une filière de fabrication plutôt standardisée : le réalisateur réalise le film avec l’argent que le producteur a pu récolter (auprès de financiers publics ou privés), après quoi le distributeur prend le film en charge et tente de le vendre à des diffuseurs, dont les exploitants de salles de cinéma.


Souvent, les réalisateurs, producteurs, distributeurs et exploitants de salles sont spécialisés dans un certain type de cinéma. Commercial ici, d'auteur ailleurs. Le public s’y retrouve généralement qui, au gré de ses envies, va voir un jour un film à spectacle ou une comédie légère dans tel complexe et la semaine suivante un film plus personnel, plus esthétique ou politique dans une autre salle.

Le problème, dans une économie concurrentielle, réside dans le fait que les films commerciaux (américains surtout) possèdent une force de frappe marketing dont le coût est parfois égal à celui de la fabrication du « produit » qu’elle est sensée vendre. (Allez actuellement chercher le programme sur cinebel et une fenêtre s’ouvrira avec une pub très coûteuse pour un film stupide avec Mick Jagger). Alors que les films à plus petit budget ont parfois à peine les moyens de se payer quelques affiches. Suivant la tendance et par manque de temps, la presse se contente de plus en plus de relayer les dossiers des attachés de presse des distributeurs (pour les gros films surtout, évidemment).


Le cinéma dit d’auteur ou d’art et essai se contente donc souvent d’un bouche à oreille dont l’effet se manifeste parfois quand le film n’est plus à l’affiche. Combien de fois n’avons-nous pas eu la sensation d’avoir raté un film parce qu’on nous en a parlé trop tard ?


Autre problème, les grands complexes, ont, comme leur nom l’indique, beaucoup de salles en un même lieu, se permettant ainsi des économies d’échelle pendant que les petits exploitants se débattent avec une ou deux salles et un film fabuleux auquel ils croient mais on est samedi soir et l’on a pas trop envie de se prendre la tête... allons voir des poursuites en voiture d’autant que j’ai ma carte UGC.

Encore un autre problème : des complexes, non contents de diffuser, en marge, un ou deux films plus confidentiels pour terminer d’entasser les petites salles, se lancent dans le principe de l’abonnement. On paie une fois et on revient aussi souvent qu’on le désire, toujours au même endroit. Finis, les une fois ici, une fois là. Ce sera toujours là. Toujours les mêmes pop-corn au prix d’un plat du jour, toujours les films avec un peu de sexe (mais pas trop), un peu de violence (mais pas trop), et une vision du monde édulcorée, unique et dominante (jamais trop) dont le public finira bien par se lasser... quand les autres salles auront été transformées en parking.


Pour ce qui concerne la Belgique, ajoutez à tout cela que le grand distributeur de films d’art et essai, « Progrès films » vient de jeter l’éponge, laissant un grand vide derrière lui.


Une fois de plus, le problème semble économique alors qu’il est éminemment politique : notre vision du monde est-elle parcellaire, subjective, affective, culturelle et peut-elle évoluer, se confronter, nous faire jouir par la découverte de principes inconnus, de pensées inédites, de rencontres imprévues ou bien faudra-t-il nous considérer comme des boites Tupperware aux formes répétées, prévisibles et que l’on peut ranger sur une étagère un peu grasse ? Le cinéma participe de ces deux visions du monde, de ces deux visions de nous-mêmes.

A Bruxelles, un drame se prépare. Le cinéma Arenberg, fer de lance du cinéma de qualité, est en chute libre. 30% de fréquentation en moins en 2003 si ça continue. La disparition de « Progrès films » le prive d’un certain nombre de films, la carte d’abonnement de l’UGC fait des ravages et son projet d’extension (plus de salles pour une économie d’échelle) est torpillée par l’incurie des politiques locaux (y compris de gauche).

On peut évidemment écrire aux élus de Bruxelles-ville ou leur en parler si on les connaît. On peut surtout aller dans cette salle et y prendre du plaisir. Tenez, ils passent actuellement « Dog days » de Ulrich Seidl , cinéaste autrichien génial avec qui je ne passerais pas mes vacances. Le film raconte l’histoire de quelques petits bourgeois autrichiens, dans la banlieue de Vienne, sous un soleil caniculaire. Le film parle, avec beaucoup de drôlerie et de grincements de dents, de l'obscénité ordinaire. C’est un film vraiment incroyable.

Je l’avais vu au festival de Venise : la moitié de la salle est partie en claquant la porte et l’autre moitié applaudissait debout à la fin. Les spectateurs en ont parlé jusqu’au milieu de la nuit, se disputant, cherchant des arguments pour adorer ou vomir le film. Impossible d’oublier certaines séquences. Qu’on aime ou qu’on déteste, c’est formidable, ça bouge à l’intérieur, ça vit. Vous serez dans l’un ou l’autre camp si vous allez le voir, c’est certain.

Si vous allez voir « Dreamcatcher » au Kinépolis, il n’y aura qu’un seul camp à la sortie et qui dira mollement « on va boire un verre ? ».

N’oubliez pas : des boîtes Tupperware sur une étagère un peu grasse.

Le mois prochain, je vous raconterai mes deux jours au Festival de Cannes. Je sens que ça va me plaire...

Patric JEAN


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