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Le noble métier: laquais médiatique.

Je vais l'éclater, l'écraser, le balancer contre le mur. Je ne sais pas pour vous, mais une des victimes symboliques de cette guerre est mon radio-réveil. Chaque matin, il m'a réveillé par un journal parlé d'une grossièreté à faire pleurer Goebbels. A demi hébété, mes entrailles se serrent quand j'entends "Bagdad victime de bombardements incessants d'une rare intensité".

C'est le train-train qui risque de s'imposer: l'armée américaine bombarde, bomberdera des villes.

Et on nous servira cette sauce entre la météo et le sport. Pas la moindre révolte, pas le moindre dégoût, pas même une once de cynisme dans la voix du journaliste. La neutralité, l'objectivité. En un mot: le professionnalisme.

Tout être humain normalement constitué doit se poser des questions sur ce noble métier qui consiste à nous réveiller en nous racontant des histoires à dormir debout.
En effet, comment peut-on à la fois se prétendre neutre, indépendant, ayant tiré le bilan de la première guerre du Golfe, et se comporter comme se comportent la plupart des grands médias censés nous informer sur la boucherie

américaine. Le tout sans rire.

Il est indéniable que le traitement médiatique de cette guerre a changé par rapport à la première guerre du Golfe.

Mais ce n'est pas parce que les journalistes ont changé. Non, c'est parce que la stratégie américaine a changé et que l'opinion publique a évolué en dix ans.

Le grand théâtre médiatique, en bon produit de consommation, s'est donc adapté aux nouvelles exigences de ses maîtres et de ses "clients", c'est-à-dire les auditeurs ou autres téléspectateurs. Rien à voir avec un éventuel bilan critique qu'on aurait tiré des sinistres manipulations de 1991.

Les médias occidentaux ont réussi à créer l'illusion de l'information: depuis le début de la guerre, toujours les mêmes images de soldats US ou anglais plus ou moins agités sur fond de désert. On a l'impression qu'on est au cœur de la guerre: foutaises. Toutes ces images ainsi que les journalistes qui les filment sont soigneusement sélectionnés. Un journaliste qui accompagne les GI's reconnaît qu'à force d'être avec eux, de bouffer avec eux, d'avoir peur avec eux, de chier avec eux, on pense comme eux.

Technique de persuasion magistralement mise en œuvre par Washington avec succès et qui a le don de maintenir cette illusion de l'information à vif. Illusion nécessaire face à des opinions publiques rendues plus critiques au fil du temps sur les vertus de l'interventionnisme militaire en général et sur la brutalité américaine en particulier.

Dans le fond, les grands médias occidentaux restent inféodés aux intérêts de ce même Occident. Ce qui par principe condamne toutes informations objectives et libres. ( Voir à ce sujet l'article de G. Geuens dans ce numéro.)

Des exemples qui ne trompent pas ?

L'aveu inconscient des mots.

Les mots sont souvent d'une efficacité redoutable dans la bouche d'un journaliste qui cause à des millions d'auditeurs jour après jour. Comment ne pas s'inquiéter de notre capacité à rester critique quand on emploie systématiquement des mots aux contenus dissimulés mais riches de sens ?

Exemple: on dit " Les troupes de Saddam Hussein" et "L'armée américaine"

Derrière ce 'constat', l'information qu'on nous visse dans la tête est claire: les soldats irakiens ne représentent pas la nation irakienne mais sont des hommes du président irakien, voir des mercenaires. Implicitement, les Irakiens n'ont donc rien à voir avec cette armée.

Dire " l'armée américaine", c'est par contre prendre le contre-pied. C'est une armée qui représente la nation, la population américaine. Elle est donc à tous les Américains. Elle n'est pas l'instrument d'une clique.

Ce type de vocabulaire légitime donc l'idée du gouvernement américain: c'est une guerre de la démocratie contre la barbarie. Elle vise à liquider une tyrannie qui opprime son propre peuple.

On retrouve la même logique  dans l'exemple suivant.

On dit le "régime" de Saddam Hussein et le "gouvernement" américain

Ici, l'idée diffusée est encore plus limpide : le gouvernement est légitime. Il est démocratique. Le régime, lui, n'est pas légitime. Il est donc normal de vouloir le renverser. La guerre est donc justifiée. CQFD.

Or, ces inégalités de vocabulaire sont systématiques dans la bush des journalistes. Aveux inconscients de servilités ou propagandes organisée ? C'est la vraie question que je commence à ne plus me poser.

Ce que j'attends du journalisme ?

Dans cette guerre, comme dans tout autre conflit, la « neutralité objective » n’existe pas. Tout journaliste, à un degré ou à un autre, prend parti. Et lorsqu’on connaît les imbrications politico-économiques des grands médias présents sur le champ de bataille, il ne faut guère se faire d’illusions sur le parti choisi par la plupart d’entre eux. S’entendre répéter à longueur d’images que le ‘régime’ irakien est une dictature, c’est un point de vue. Mais pourquoi ne pas répéter aussi largement que cette guerre d’agression est illégale : c’est un fait. Au minimum, on pourrait espérer de nos journalistes ‘objectifs’ le même traitement des deux camps en présence. Qu'on pèse ses mots. Qu'on ne mette pas des guillemets quand les dépêches viennent d'Irak et qu'on ne prenne pas pour argent comptant les dépêches américaines ( qu'on accorde au conditionnel pour sauver le beurre et l'argent du beurre).

C'est très bien de rappeler systématiquement que Saddam Hussein a gazé telle population mais pourquoi ne pas rappeler que Bush a gazé, ou électrocuté des dizaines de prisonniers américains en appliquant la peine de mort dans son noble Texas ?

Pour moi, cette information est aussi importante pour comprendre la personnalité du chef de l'armée américaine.

C'est bien de rappeler les manquements à l'idéal démocratique du 'régime' irakien mais pourquoi ne pas expliquer comme le fait Chomsky (1) les manipulations des élections qu'ont connues les USA en 2000 quand un certain Bush les a gagnées ?

Pourquoi ces deux poids, deux mesures ? ?

Nos médias sont une arme de guerre au service de l'un des belligérants contre un autre. En regardant la télé, je ne savais pas que j'avais une arme de destruction massive dans mon salon.

Que fout la communauté internationale pour venir libérer mes deux oreilles de cette invasion lancinante ???

En attendant cette utopique libération médiatique, je vous convie à participer à la guérilla de la contre-information : des journalistes et des médias à contre-courant de la propagande US existent. Certes marginaux, ils n’en sont pas moins l’honneur du journalisme, les témoins militants qui empêcheront les « je ne savais pas ».

Gilles Martin


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