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Reconstruire l'Irak
De la privatisation déguisée ?
Par Naomi Klein


Naomi Klein est l'auteur de No Logo, Actes Sud. Elle est une des animatrices du site www.nologo.org


Le 6 avril 2003, le secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, l'a clairement affirmé: "Aucun rôle ne sera donné aux Nations unies dans la mise en place d'un gouvernement intérimaire en Irak. L'administration américaine durera au moins six mois, probablement encore plus longtemps que ça".
Au moment où les Irakiens éliront leur futur gouvernement, les décisions économiques les plus importantes à propos de l'avenir de leur pays auront déjà été prises par leurs occupants. "Il doit y avoir une administration efficace dès le premier jour", a dit Wolfowitz. "Les gens ont besoin d'eau, de nourriture, et de médicaments, les égouts et l'électricité doivent fonctionner. Et cela fait partie de la responsabilité de la coalition".
Le procédé pour faire en sorte que toutes ces infrastructures fonctionnent est habituellement appelé "reconstruction". Mais les plans américains à propos de la future économie irakienne vont beaucoup plus loin que ça. Le pays est plutôt considéré comme une feuille blanche sur laquelle les plus néolibéraux de Washington peuvent dessiner leur rêve économique : un Irak entièrement privatisé, propriété étrangère et ouvert au commerce.
Quelques exemples parlants : le contrat de 4,8 millions de dollars pour la gestion du port à Umm Qasr a déjà été attribué à une entreprise américaine, la Stevedoring Services of America, et les aéroports sont vendus aux enchères. L'Agence américaine pour le développement international a invité les multinationales américaines à faire des offres sur tout, de la reconstruction des routes et des ponts, jusqu'à l'impression de livres. La plupart de ces contrats ont une durée d'un an, mais certains peuvent se prolonger jusqu'à quatre ans. Combien de temps se passera-t-il avant que les contrats à court terme se transforment en contrats à long terme pour la privatisation de l'eau, des voies de transit, des routes, des écoles, et des téléphones? A quel moment la reconstruction se changera-t-elle en privatisation déguisée ?
Darrel Issa, représentant républicain de Californie, a introduit une proposition de loi qui demande au département de la Défense de mettre en place un système de téléphonie mobile aux normes CDMA dans l'Irak d'après-guerre, pour que "les détenteurs de brevets américains" en profitent. Comme Farhad Manjoo le notait dans "Salon", le CDMA est un système utilisé aux Etats-Unis, et pas en Europe, et a été développé par Qualcomm, un des plus généreux donateurs d' Issa.
Et puis, il y a le pétrole. L'administration Bush sait qu'elle ne peut parler ouvertement du fait qu'elle compte vendre les ressources pétrolières irakiennes à ExxonMobil et Shell. Elle laisse ce soin à Fadhil Chalabi, ancien fonctionnaire du ministère irakien du pétrole. "Nous avons besoin qu'une énorme somme d'argent entre dans le pays", dit Chalabi. "La seule solution est de privatiser partiellement l'industrie du pétrole".
Il fait partie d'un groupe d'exilés irakiens qui ont conseillé le Département d'Etat sur la manière de réaliser ces privatisations sans qu'elles soient perçues comme provenant des Etats-Unis. Ce groupe a très utilement organisé une conférence à Londres, les 4 et 5 avril 2003, où il a appelé l'Irak à s'ouvrir aux multinationales pétrolières après la guerre. L'administration américaine a montré sa gratitude en leur promettant de nombreux postes dans le gouvernement intérimaire.
Certains débattent sur le fait qu'il est trop simple de dire que la guerre n'a été menée que pour le pétrole. Ils ont raison. Elle a été menée pour le pétrole, l'eau, les routes, les trains, les téléphones, les ports, et les médicaments. Et si ce processus n'est pas arrêté, l' " Irak libre " deviendra le pays le plus bradé au monde. Il n'est pas surprenant de voir autant de multinationales se ruer sur les marchés irakiens inexploités. Ce n'est pas seulement le fait que la reconstruction vaudra 100 milliards de dollars, c'est aussi le fait que le "libre-échange" (avec des moyens moins violents) ne fonctionnait pas si bien ces derniers temps. De plus en plus de pays en voie de développement rejettent les privatisations, alors que la Zone de libre-échange des Amériques (Free Trade Area of Americas), la priorité économique suprême pour Bush, est largement dépréciée dans toute l'Amérique Latine. Les discussions de l'OMC sur la propriété intellectuelle, l'agriculture et les services se sont toutes enlisées à cause de promesses passées que les Etats-Unis et l'Europe n'ont pas tenues.
Que fera donc la superpuissance mégalomane qui se trouve elle-même en récession? Pourquoi ne pas passer d'un libre-échange allégé (Free Trade Lite), qui conçoit l'accès aux marchés via l'intimidation, à un libre-échange encore plus agressif (Free Trade Supercharged), qui s'empare des nouveaux marchés sur le champ de bataille des guerres préventives? Après tout, les négociations avec des Etats souverains peuvent être très difficiles. Il est beaucoup plus facile de détruire un pays, de l'occuper, et puis de le reconstruire comme on le souhaite. Bush n'a pas abandonné le libre-échange comme certains semblent le croire, il a juste établi une nouvelle doctrine : "Bombarde avant d'acheter".
Cela ne se limitera pas à un pays malchanceux. Les investisseurs prédisent ouvertement qu'une fois que les privatisations seront menées avec succès en Irak, l'Iran, l'Arabie Saoudite, et le Koweït seront dans l'obligation de privatiser leur pétrole. "En Iran, cela se propagera comme une traînée de poudre", a déclaré S. Rob Sobhani, un consultant en énergie, au Wall Street Journal. Bientôt, les Etats-Unis auront ouvert par les bombes une toute nouvelle zone de libre-échange.
Jusqu'ici, le débat dans la presse sur la reconstruction de l'Irak s'est focalisé sur le "fair-play" : selon les paroles du commissaire européen aux relations extérieures, Chris Patten, il est "particulièrement maladroit" que les Etats-Unis gardent tous les meilleurs contrats pour eux seuls. Ils doivent apprendre à partager : ExxonMobile devrait faire participer TotalFinaElf aux plus lucratifs des champs pétrolifères; Bechtel devrait donner au britannique Thames Water (compagnie des eaux) une part de ses contrats de conduites d' eau.
Mais même si Patten trouve l'unilatéralisme américain humiliant et que Tony Blair appelle à une surveillance de l'ONU, sur cette affaire, ils sont à côté de la plaque. Qui se préoccupe de savoir quelles multinationales auront les meilleurs contrats dans cette vente par liquidation de l'Irak pré-démocratique de l'après-Saddam ? Quelle importance cela fait si la privatisation est menée unilatéralement par Washington ou multilatéralement par les Etats-Unis, l'Europe, la Russie et la Chine ?
Les Irakiens qui aimeraient, qui sait ?, vouloir s'occuper de quelques-unes de leurs affaires sont entièrement absents de ce débat. On devra à l'Irak d'importantes réparations après l'arrêt des bombardements. Mais sans réelle procédure démocratique, ce ne sont ni les réparations, ni la reconstruction ou la réhabilitation qui sont prévues. C'est du vol : une spoliation massive déguisée en charité ; une privatisation sans représentation démocratique.
Un peuple, affamé et affaibli par des sanctions, puis pulvérisé par la guerre, va se réveiller de ce traumatisme en apprenant que son pays a été bradé dans son dos. Il découvrira aussi que sa nouvelle "liberté", pour laquelle bon nombre de ses proches ont péri, est enchaînée à d'irréversibles décisions économiques, prises dans les bureaux de direction alors que les bombes étaient encore en train de tomber.
Il sera alors appelé à voter pour de nouveaux dirigeants, et admis dans le monde magnifique de la démocratie.
(Cet article est paru pour la première fois dans Nation, le 13 avril 2003)

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