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La guerre est finie. Bagdad est prise. Le peuple irakien s'est soulevé contre la tyranniede Saddam Hussein. Nous vivons dans un monde formidable. Première image qui inonde la planète médiatique: une statue de Saddam déboulonnée: "l'analyse" des médias est limpide comme cet extrait du journal Le Monde: "les Bagdadis, munis d'une échelle et armés d'une corde en piteux état, la lui passent rapidement au cou, pour le faire chuter, au moins symboliquement. Mais le dictateur résiste, vacille, mais ne tombe pas. Il ne contrôle plus la ville, ses miliciens et ses Fedayins sont en pleine débâcle, mais son immense statue, elle, refuse de se laisser faire. La foule insiste, des jeunes s'attaquent au socle à l'aide d'une masse et d'un piolet. En vain. "

Qui a vu les images ne gardera pas la même impression de la scène. Ce ne sont pas les Bagdadis qui ont renversé la statue mais bel et bien des soldats US aidés de leur char. Qui observe l'image dans les rares plans larges verra que la place est cadenassée d'ailleurs par les chars américains. Le Monde parle de foule ? C'est vrai : une centaine d'Irakiens dans une ville de 5 millions d'habitants. La plupart des observateurs sur place s'accordent à le dire: la grande majorité des Irakiens se planquent chez eux. Ce qui donne à Libération l'occasion de commettre un titre schizophrénique: " Tous les Bagdadiens descendent dans la rue, mais aucun n'ose dépasser le pas de sa porte". Fallait oser.
Mais les médias, eux, sabrent le champagne.

La radicalisation pro-coloniale des médias.

En un mois, les médias ont peu à peu lâché la bride.

Avant l'éclatement du conflit, les grand médias européens étaient assez sceptiques sur la justification du conflit. Les critiques des pulsions guerrières de l'Amérique pleuvaient. Avec l'attaque américaine, le ton a peu à peu changé. Sous l'influence des innombrables dépêches américaines et des journalistes rangés dans leur camp, la tendance qui s'affichait était la suivante: deux camps s'affrontent et la population est prise entre deux feux. Il suffit de revoir la mémorable une de la récente Libre Match ou encore l'analyse d'un carnage sur un marché irakien: missile américain ou tir de DCA irakienne ?

Depuis hier, un nouveau pas a été franchi. L'armée américaine est une armée de libération. Ce dernier saut qualitatif dans sa brutalité médiatique a formidablement été orchestré par l'appareil de propagande américain.

La technique de manipulation en trois temps.

1) D'abord en menaçant les journalistes qui ne sont pas sous contrôle US en donnant un signal fort: tirer sur l'Hôtel Palestine assassinant délibérément des journalistes et en viser la chaîne Al Jazira. L'avertissement est simple: cassez-vous ! Ici c'est dangereux. Le traitement médiatique des infos doit nous appartenir pour donner au monde entier notre version des faits de la situation dans la capitale irakienne.

2) Organiser le pillage en impliquant des populations pauvres et faiblement politisées. Technique merveilleuse: on encourage et on protège arme au poing des pilleurs: ils finissent par remercier les soldats encore sous l'émotion des prises faites. Les médias n'ont plus qu'à filmer des scènes de liesse qui ne sont que des scènes de pillages. Je ne parle même pas de techniques plus classiques où l'on introduit des opposants organisés dans cette dite scène pour y apporter une dimension plus politique.

3) On annonce dans des régions hostiles au gouvernement irakien ( Kurdistan autonome) que Saddam Hussein est tombé, que Bagdad fête les libérateurs. On obtient des scènes de joie dans la rue. On les filme et on les mélange subtilement aux images de ce qui se passe à Bagdad. J'ai vu sur certaines chaînes des images qu'on disait se passer à Bagdad, être présentées comme se passant au Kurdistan autonome sur d'autres.

Ce mélange aura pour mérite d'accréditer l'idée que l'armée US occupe Bagdad en libératrice.

La guerre ne fait que commencer.

L'armée américaine et son énorme rouleau compresseur termine sans doute ce qu'on pourrait nommer la phase un de cette guerre: occupation militaire d'une grande partie du pays et mise sur pied d'une administration fantoche.

C'est ce que l'Amérique va nommer "La fin de la guerre." Pourtant, la vraie guerre va sans doute commencer maintenant: celle de la résistance de la population irakienne à la colonisation de leur pays.

Il est notable que la guerre d'Algérie et la guerre du Vietnam n'ont jamais été nommées comme telles par les armées d'agression. Une guerre coloniale ne dit pas son nom; hier comme aujourd'hui, on parlera de " pacifier une région." Ou de sécuriser une ville. On nous expliquera que des actes de terrorisme sont commis, que des combattants illégaux sont arrêtés, etc…

Un vocabulaire que les militants contre le colonialisme et l'impérialisme connaissent. Notre travail de résistance sera sans doute d'expliquer ces mécanismes aux sceptiques et de remonter le moral à ceux qui pensent que tout est perdu.

L'armée israélienne a mis six jours pour conquérir les territoires que l'on sait. Elle y est toujours embourbée.

Idem pour le Liban Sud où une guérilla a chassé une des armées les plus puissantes et les plus modernes du monde.

Non, tout espoir n'est pas perdu de voir l'Amérique perdre et mordre la poussière.

Plus que jamais : vive la résistance du peuple irakien !



Edito: guerre coloniale.

Je vais l'éclater, l'écraser, le balancer contre le mur. Je ne sais pas pour vous, mais une des victimes symboliques de cette guerre est mon radio-réveil. Chaque matin, il me réveille par un journal parlé d'une grossièreté à faire pleurer Goebbels. A demi hébété, mes entrailles se serrent quand j'entends "Bagdad victime de bombardements incessants d'une rare intensité". Et ceci depuis vingt jours.

C'est le train-train: l'armée américaine bombarde sans arrêt une ville de plus de 5 millions d'habitants. On nous sert cette sauce entre la météo et le sport. Pas la moindre révolte, pas le moindre dégoût, pas même une once de cynisme dans la voix du journaliste. La neutralité, l'objectivité. En un mot: le professionnalisme.

Tout être humain normalement constitué doit se poser des questions sur ce noble métier qui consiste à nous réveiller en nous racontant des histoires à dormir debout.
En effet, comment peut-on à la fois se prétendre neutre, indépendant, ayant tiré le bilan de la première guerre du Golfe, et se comporter comme se comportent la plupart des grands médias censés nous informer sur la boucherie

américaine. Le tout sans rire.

Il est indéniable que le traitement médiatique de cette guerre a changé par rapport à la première guerre du Golfe.

Mais ce n'est pas parce que les journalistes ont changé. Non, c'est parce que la stratégie américaine a changé et que l'opinion publique a évolué en dix ans.

Le grand théâtre médiatique, en bon produit de consommation, s'est donc adapté aux nouvelles exigences de ses maîtres et de ses "clients", c'est-à-dire les auditeurs ou autres téléspectateurs. Rien à voir avec un éventuel bilan critique qu'on aurait tiré des sinistres manipulations de 1991.

Les médias occidentaux ont réussi à créer l'illusion de l'information: depuis le début de la guerre, toujours les mêmes images de soldats US ou anglais plus ou moins agités sur fond de désert. On a l'impression qu'on est au cœur de la guerre: foutaises. Toutes ces images ainsi que les journalistes qui les filment sont soigneusement sélectionnés. Un journaliste qui accompagne les GI's reconnaît qu'à force d'être avec eux, de bouffer avec eux, d'avoir peur avec eux, de chier avec eux, on pense comme eux.

Technique de persuasion magistralement mise en œuvre par Washington avec succès et qui a le don de maintenir cette illusion de l'information à vif. Illusion nécessaire face à des opinions publiques rendues plus critiques au fil du temps sur les vertus de l'interventionnisme militaire en général et sur la brutalité américaine en particulier.

Dans le fond, les grands médias occidentaux restent inféodés aux intérêts de ce même Occident. Ce qui par principe condamne toutes informations objectives et libres. ( Voir à ce sujet l'article de G. Geuens dans ce numéro.)

Des exemples qui ne trompent pas ?

L'aveu inconscient des mots.

Les mots sont souvent d'une efficacité redoutable dans la bouche d'un journaliste qui cause à des millions d'auditeurs jour après jour. Comment ne pas s'inquiéter de notre capacité à rester critique quand on emploie systématiquement des mots aux contenus dissimulés mais riches de sens ?

Exemple: on dit " Les troupes de Saddam Hussein" et "L'armée américaine"

Derrière ce 'constat', l'information qu'on nous visse dans la tête est claire: les soldats irakiens ne représentent pas la nation irakienne mais sont des hommes du président irakien, voir des mercenaires. Implicitement, les Irakiens n'ont donc rien à voir avec cette armée.

Dire " l'armée américaine", c'est par contre prendre le contre-pied. C'est une armée qui représente la nation, la population américaine. Elle est donc à tous les Américains. Elle n'est pas l'instrument d'une clique.

Ce type de vocabulaire légitime donc l'idée du gouvernement américain: c'est une guerre de la démocratie contre la barbarie. Elle vise à liquider une tyrannie qui opprime son propre peuple.

On retrouve la même logique dans l'exemple suivant.

On dit le "régime" de Saddam Hussein et le "gouvernement" américain

Ici, l'idée diffusée est encore plus limpide : le gouvernement est légitime. Il est démocratique. Le régime, lui, n'est pas légitime. Il est donc normal de vouloir le renverser. La guerre est donc justifiée. CQFD.

Or, ces inégalités de vocabulaire sont systématiques dans la bush des journalistes. Aveux inconscients de servilités ou propagandes organisée ? C'est la vraie question que je commence à ne plus me poser.

Ce que j'attends du journalisme ?

Dans cette guerre, comme dans tout autre conflit, la " neutralité objective " n’existe pas. Tout journaliste, à un degré ou à un autre, prend parti. Et lorsqu’on connaît les imbrications politico-économiques des grands médias présents sur le champ de bataille, il ne faut guère se faire d’illusions sur le parti choisi par la plupart d’entre eux. S’entendre répéter à longueur d’images que le ‘régime’ irakien est une dictature, c’est un point de vue. Mais pourquoi ne pas répéter aussi largement que cette guerre d’agression est illégale : c’est un fait. Au minimum, on pourrait espérer de nos journalistes ‘objectifs’ le même traitement des deux camps en présence. Qu'on pèse ses mots. Qu'on ne mette pas des guillemets quand les dépêches viennent d'Irak et qu'on ne prenne pas pour argent comptant les dépêches américaines ( qu'on accorde au conditionnel pour sauver le beurre et l'argent du beurre).

C'est très bien de rappeler systématiquement que Saddam Hussein a gazé telle population mais pourquoi ne pas rappeler que Bush a gazé, ou électrocuté des dizaines de prisonniers américains en appliquant la peine de mort dans son noble Texas ?

Pour moi, cette information est aussi importante pour comprendre la personnalité du chef de l'armée américaine.

C'est bien de rappeler les manquements à l'idéal démocratique du 'régime' irakien mais pourquoi ne pas expliquer comme le fait Chomsky (1) les manipulations des élections qu'ont connues les USA en 2000 quand un certain Bush les a gagnées ?

Pourquoi ces deux poids, deux mesures ? ?

Nos médias sont une arme de guerre au service de l'un des belligérants contre un autre. En regardant la télé, je ne savais pas que j'avais une arme de destruction massive dans mon salon.

Que fout la communauté internationale pour venir libérer mes deux oreilles de cette invasion lancinante ???

En attendant cette utopique libération médiatique, je vous convie à participer à la guérilla de la contre-information : des journalistes et des médias à contre-courant de la propagande US existent. Certes marginaux, ils n’en sont pas moins l’honneur du journalisme, les témoins militants qui empêcheront les " je ne savais pas ".

 


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