Deux peuples en transition.

Après plusieurs semaines de campagne électorale, de drapeaux dans le vent et d’autocollants pluriels sur les peaux multiculturelles, Porto Alegre s’est réveillé avec la gueule de bois. Lula a gagné les élections mais le gouverneur du Rio Grande do Sul n’a pas les mêmes couleurs. Tout le monde sait ce que représente Porto Alegre désormais dans ce nouveau monde possible mais au-delà de son forum social, la région est bien la plus riche du pays, probablement le moteur de l’économie agraire nationale : les exportations de soja font la grande fierté des " gaucho ", il y fait bon vivre à l’européenne, les injustices sociales sont moins évidentes que dans d’autres régions et la mortalité infantile est pratiquement inexistante. Mais il ne faut pas se cacher la face : le PT (Parti des travailleurs) n’a pas tout à fait convaincu non plus.

Lula est là ! Après la victoire très émouvante du candidat du PT et surtout d’une campagne d’un niveau bien supérieure à celle qu’on aura pu vivre en France, l’heure est aux alliances, aux préparatifs et bien sûr à la visite de Lula à la Maison Blanche le 10 décembre prochain. Lula, qui n’aime pas l’idée d’axe du mal, doit convaincre une administration américaine - idiote, arrogante et violente ; le FMI toujours prêt à soumettre des idées d’experts peu experts ; et les Brésiliens issus de la classe moyenne et plus qui préfèreront toujours un président gestionnaire de leur richesse plutôt qu’un président s’activant aux tâches délicates du pays : la misère.

Lula sait qu’il représente une nouvelle voie, il sait aussi qu’il ne peut décevoir son peuple, il sait encore plus que lorsqu’on prend les rennes d’un pays il y a forcément un héritage. Et l’héritage de ses prédécesseurs n’est évidemment pas brillant. Malgré tout, les bonnes nouvelles arrivent déjà puisque Lula a annoncé l’augmentation du salaire minimum mensuel désormais situé à 240 R$ l’équivalent de 80 €. Ce ne sera pas suffisant. Il va falloir restructurer toutes les branches de l’économie et de la société brésilienne. Lula a promis du travail pour tous et surtout pour les plus démunis et pour les Noirs. Lula a promis un combat sans merci contre la contrebande narcotique, contre la violence dans les " favelas ", contre la violence contre les femmes, il a promis le mariage gay. Cette transition démocratique brésilienne va-t-elle transformer tout un continent ?

Il y a plus de trois ans, le Maroc avait un nouveau roi. Mohammed VI avait promis la continuité de la transition démocratique amorcée par son père. Le peuple marocain voulait reconnaître dans les gestes du nouveau roi celui de son grand-père Mohammed V. Un roi généreux. Proche des pauvres. Le roi des pauvres. Très vite on a vu des changements : électrification des villages du sud, décentralisation du pouvoir, combat contre l’analphabétisme, plus de liberté d’expression et son omniprésence sur presque tous les dossiers. Les ONG’s se sont multipliées et la femme est au cœur de presque tous les débats. Malgré les diplomates européens toujours enclin à critiquer un pays arabe, les choses vont mieux au Maroc.

Et pourtant lors des premières élections législatives libres quelques jours avant celles du Brésil, on a bien compris qu’en réalité le Maroc n’avait pas vraiment changé. La déception des jeunes marocains est grande. Car au lieu de bouleverser les rouages de toutes les sociétés marocaines (modernes, traditionnelles, religieuses,…), le roi a préféré tout miser sur la longévité de son règne. Les élections étaient celles d’hommes politiques souvent incompris du peuple ou de partis multiples et nouveaux. Une lente évolution donc. Loin de l’électrochoc brésilien. Certains reprochent même au palais d’aller trop vite puisque l’électorat " islamiste modéré " est sorti vainqueur des urnes. Puisque lorsqu’on va trop lentement des fractures risquent d’apparaître : la violence urbaine s’intensifie dans les grandes villes, les pauvres s’appauvrissent et le tourisme reste cette manne économique à qui on ne peut rien refuser et offerte qu’à certains.

Bien sûr, le Maroc et le Brésil ne sont pas comparables. Mais cette soif du changement était identique pour les deux peuples. Mohammed VI aurait-il eu plus de 57% du suffrage avec son programme à Brasilia ? Et que ferait Lula à Rabat ?

On peut simplement dire qu’une des grandes différences entre les deux hommes, c’est la durée. Lula doit changer le Brésil en quatre ans, Mohammed VI a toute sa vie…..

 

Patrick Lowie

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